| retour |

 

Peut-on qualifier le grand Marcel Gotlib de génie de la bande dessinée ? Il n'aimerait pas, même si c'est vrai. Après avoir dessiné les "Dingodossiers" sur des scénarios de René Goscinny, créé "Gai Luron", "La Rubrique à Brac", "Superdupont", participé à "Pilote", à la création de "L'Écho des Savanes" et co-fondé "Fluide Glacial", Marcel Gotlib s'est retiré petit à petit du monde de la bande dessinée. Il a donc pleinement le temps de se consacrer à sa famille, à ses amis et à ses passions. À l'occasion de la parution de "L'intégrale-Rubrique à Brac" chez Dargaud, Marcel Gotlib a très gentiment accepté de nous recevoir chez lui, en région parisienne. Voici pour vous, et en exclusivité, le compte rendu d'un entretien inoubliable.

 

Écrite dans une langue très châtiée, avec ruptures de ton assorties à un dessin “expressif” — c'est le moins qu'on puisse dire, si l'on considère les trombines des intervenants et leur propension à exploser —, la RAB présente la particularité de déclencher le rire trois fois par case, ce qui n'est pas très courant. Et comme son nom l'indique, c'est un ramassis de machins : relecture anarchique des contes de fées, études atroces du monde animal (l'épisode “rumination de la vache” est d'une grande beauté), bidouillages philosophiques et splendeurs de la vie quotidienne, sans oublier les aventures des deux flics parfaitement crétins, Bougret et Charolles, et, en cadeau final, les interventions de Druillet, Giraud, Mandryka et Bretécher, celle-ci s'esquintant à dessiner un lapereau hypertrophié dans le seul but d'amener un jeu de mots foireux. Au milieu de ce désordre, deux héros récurrents, Isaac Newton et la coccinelle, ramènent leur fraise à tout propos — ramener sa fraise étant justement la caractéristique essentielle du héros récurrent. Isaac Newton a une bonne raison d'être là : ayant reçu une pomme sur la tronche, il en a déduit la loi de l'attraction universelle, ce qui fait de lui une source d'hilarité inépuisable. Quant à la coccinelle, d'abord introduite de manière sporadique et vêtue d'un graphisme assez sommaire, elle embellit au fil des pages et finit par installer son petit souk personnel, tout en donnant son avis sur tout, comme un minuscule chœur antique — 1,2 cm sur 4 mm, en moyenne. Tout ça pour dire que, malgré la modestie de sa carrure, cette bêbette tient une place énorme dans la bande de la Rubrique-à-Brac (RAB pour les intimes). Il suffit de feuilleter calmement les 400 pages de cette intégrale pour être sûr d'y retrouver son passage favori. À l'évidence, cette réédition groupée s'imposait.

 

BdTour :
Comment avez-vous débuté dans la bande  dessinée ?


Gotlib:
J'ai commencé par travailler pour "Opera Mundi", dirigée par Paul Winckler, représentant en France de la "King Feature Syndicate", une agence américaine qui publiait notamment les strips dans les quotidiens, "Mandrake", "Flash Gordon", "Tarzan", "Blondie", "Illico", etc. "Opera Mundi" avait aussi une filiale, une maison d'édition, "Edi-Monde" qui publiait entre autres "Le journal de Mickey", "Confidences", ... Tout cela était situé à Paris, rue de la Paix, et le studio où je travaillais se trouvait au 8ème étage. Nous étions une douzaine à travailler là, sous les toits. Âge moyen, 20 ans. C'était au milieu des années années 50. On nous donnait des photocopies des planches américaines, et on devait réécrire le texte en français à la main à la place du texte américain dans les ballons. J'ai lettré pas mal de choses pour eux, et c'est aussi là que j'ai rencontré Claudie, ma future épouse. Un peu plus tôt, j'avais pris aux "Arts Appliqués" des cours du soir de dessin publicitaire. Le prof était Georges Pichard (il donnait aussi des cours de BD à des classes de filles aux Arts Appliqués-Filles et a eu comme élève, entre autres, Annie Goetzinger). Je suis parti de ce studio pour tenter ma chance dans la bande dessinée. Je suis resté deux ans à glandouiller dans un petit studio sous les toits. C'était une période assez difficile. J'avais gardé quelques contacts chez "Edi-Monde" ce qui me permettait de faire quelques petits boulots pour eux. Puis j'ai commencé à dessiner des albums à colorier sur des textes de Jacques Diament, un ami d'enfance (avec qui je fonderai bien plus tard, Fluide Glacial). Claudie faisait les couleurs et on signait "Mar-Clau" (pour MARcel/ CLAUdie). Puis un copain m'a dit que je devrais aller montrer mes dessins chez "Vaillant" (futur "Pif-Gadget") qui était en quête de BD comiques. J'ai déposé un dossier, c'était en mai 1962. Peu après, je me suis marié, et on est partis en vacances. Au retour, en août, je suis passé par chez "Vaillant" pour récupérer mon dossier, m'attendant à la réponse rituelle "C'est pas mal, on vous écrira". À ma grande surprise, ils m'ont demandé où j'étais passé ! Ils essayaient de me joindre depuis 3 mois ! Ils m'ont commandé une page hebdomadaire. La première est parue en Septembre 62. C'était mon entrée (discrète) dans le monde de la BD. La première page d'une série, "Nanar et Jujube"... voilà comment tout à commencé.



BdTour :
Vous entrez chez "Pilote" en 1965. Quelques semaines plus tard, René Goscinny vous demande de dessiner les "Dingodossiers", comment se passait votre collaboration ?


Gotlib:

C'est une époque au cours de laquelle j'ai énormément travaillé. Je travaillais toujours pour "Vaillant" lorsque je suis entré chez "Pilote". J'étais un peu stressé au début. Travailler avec Goscinny était très gratifiant pour moi car c'était un grand scénariste. Mais ça ne m'empêchait pas d'avoir un trac dingue. Il me faisait suer sang et eau, me faisait faire des trucs que je n'aimais pas dessiner, des décors,des machineries, les voitures, des usines. Dans un des "Dingodossiers", il a fallu que je dessine l'intérieur monstrueux d'une centrale hydro-électrique, avec des machines gigantesques et j'ai dû réunir une documentation énorme, rien que pour ce dessin. Tout çà pour illustrer UN gag : le mec qui bosse dans l'usine, minuscule parmi cette machinerie, se cogne le coude ce qui provoque le coup de jus classique. Mais je ne me plaignais pas, au contraire, ça me permettait d'apprendre. Toujours à propos des "Dingodossiers", j'avais fait quelques petites choses seul depuis mon entrée à "Pilote". J'ai découvert ensuite que Goscinny était très influencé par le magazine américain "Mad", créé par son copain Harvey Kurtzmann avec lequel il avait travaillé à New-York plus de 10 ans auparavant. Moi-même j'avais découvert "Mad" en revenant du service militaire et quand j'ai vu ce magazine, ça a été comme un coup de poing dans la gueule. Avec, les trois dessinateurs pour lesquels Kurtzmann écrivait des scénarios, Jack Davis, Bill Elder et Wallace Wood, trois géants de la BD, malheureusement peu connus en France. Un jour Goscinny me parle d'une rubrique "à la Mad", qu'il souhaitait créer depuis longtemps sans y parvenir faute de trouver le dessinateur connaissant "Mad" ... Or, il se trouvait que j'étais celui-là ! Il m'a alors proposé de créer, en collaboration, une rubrique qui traiterait de la vie quotidienne (la radio, la rentrée des classes, les courses, la télé, le cinéma, etc.), le tout sur un ton humoristique, style "Pilote". Il a pris un papier, un crayon et a écrit sur la feuille : Les Dingodossiers. "Voilà, m'a-t-il dit ça s'appellera comme ça". On a commencé la série quelques mois plus tard.



BdTour :
Après avoir travaillé 30 mois sur "Les Dingodossiers" avec René Goscinny, vous créez seul "La Rubrique-à-Brac". Pourquoi ne plus collaborer avec Goscinny ?


Gotlib:

C'était à peu près à l'époque de l'explosion de "Astérix" avec (si mes souvenirs sont bons) "Astérix chez les Bretons". Goscinny, qui faisait énormément de scénarios était obligé d'élaguer dans sa production. Il a donc conservé "Astérix", "Lucky Luke" et "Iznogoud" et arrêté le reste. Il m'a convoqué dans son bureau et m'a dit qu'il ne pouvait plus continuer à écrire les "Dingodossiers" et m'a proposé de continuer la série tout seul. C'est comme ça que j'ai entamé "La Rubrique-à-Brac". Pendant les 3 premiers mois, j'ai eu beaucoup de mal (les douze premières pages du tome 1). J'ai même songé à arrêter. Je n'arrivais pas à trouver un ton qui me satisfasse. J'étais très déprimé, je souffrais de migraines et d'insomnies. J'ai dit à Goscinny que je souhaitais arrêter proposant en remplacement une série en collaboration avec Reiser. Il m'a dit : "OK pour la série avec Reiser… - puis, l'air hilare, il a ajouté - …et maintenant, allez vous saouler la gueule". (je ne suis pas près d'oublier cette réaction inattendue). Je suis donc parti me mettre au vert, dans le midi. Là, j'ai dessiné une histoire en six pages, sur le scénario de Reiser. À mon retour, il l'a lue, et l'a commentée laconiquement : "c'est très bien." Puis, à brûle-pourpoint : "Mais à part ça… quand est-ce que vous reprenez La Rubrique-à-Brac". J'ai failli m'évanouir. J'ai repris le collier, puis j'ai trouvé mon rythme et la RAB est repartie et a duré 4 ans et demi. Finalement il a bien fait d'insister.


BdTour :
Parlez-nous de la création de "L'écho des Savanes" avec Brétécher et Mandryka en 1972 ...


Gotlib:
Tout d'abord, petite rectification, c'est Mandryka, seul, qui a créé "L'Echo des Savanes". Goscinny lui avait refusé une histoire alors il a alors piqué une grosse colère et décidé de l'éditer lui même en créant un petit journal underground (c'était l'arrivée du mouvement "Underground" américain en France (avec Crumb, Shelton, ou Art Spiegelman entre autres). Puis, il nous a demandé, à Claire Bretécher et à moi, si nous voulions collaborer à sa modeste revue. Pour moi, le seul travail sérieux était "Pilote". Pas question d'y dessiner des cochonneries, des quéquettes, et du pipi-caca. Mais l'idée de faire ça pour faire marrer 4 copains, 8 membres de ma famille et la concierge, me faisait jubiler (j'ai toujours adoré le scato, chacun ses petits défauts).J'ai donc commencé, parallèlement à mon travail à Pilote, à collaborer à "L'Écho des Savanes". J'ai fait une histoire pour le numéro 1, très sale et qui m'a procuré, en la dessinant, un grand bien-être. Puis contrairement à ce que j'avais cru, au bout du deuxième numéro, je me suis rendu compte que "L'Echo des Savanes" avait pris énormément d'importance pour moi. Nous avons fait 10 numéros. Pour des raisons mystérieuses çà m'a fait énormément de bien de collaborer à ce journal. Dans mon boulot, et dans ma tête. C'est devenu très important pour moi car je pouvais raconter des choses que je ne pouvais pas dire dans "Pilote". Au fil de ces deux ans et demi petit-à-petit "L'écho des Savanes" a pris le pas sur "Pilote" qui est devenu moins important pour moi. Au bout de dix numéros de l'Écho, (soit 2 ans 1/ 2 puisque c'était trimestriel) on a arrêté. On s'est égayés dans la nature, Mandryka seul a continué l'Echo, Claire a commencé "les Frustrés" au "Nouvel Obs" et moi, je me suis retrouvé vacant. Et l'idée de créer un autre journal a commencé à germer. Quelques mois après naissait "Fluide Glacial".


BdTour :
En 1973, vous créez "Superdupont" avec Lob. Coluche souhaitait incarner ce personnage à l'écran. Pourquoi cela ne s'est-il pas fait ?


Gotlib:
L'idée de ce personnage de super-français moyen superbeauf, m'est venue alors que je réfléchissais à des scénarios pour la RAB. Je voulais faire des historiettes en quelques pages, parodiant Superman (un peu comme Bougret et Charolles parodiaient les énigmes policières). J'étais vachement content de ce que je considérais comme une trouvaille géniale ! J'en ai parlé à Mandryka, qui m'a dit alors que Lob, à très peu de choses près, venait d'avoir exactement la même idée. C'était l'horreur. Alors on a décidé de collaborer, il m'a écrit un scénario et j'ai dessiné la premières histoire (Echec aux empoisonneurs). Mais Lob, un peu comme Goscinny, me collait des décors très compliqués, j'avais beaucoup de mal à dessiner tout ça, et donc, ça m'ennuyait. J'ai donc arrêté Superdupont. C'est à ce moment-là que Coluche, qui avait lu la première histoire publiée dans "Pilote", m'a téléphoné pour me dire que si un film se faisait il tenait absolument à jouer le rôle de Superdupont. C'était gênant pour Lob et moi car physiquement, il ne cadrait pas très bien avec le personnage. Il était trop jeune, pas assez grand, pas assez de brioche, pas assez balaize. J'avais fait la connaissance de Coluche sur le tournage du film "Les vécés étaient fermés de l'intérieur", adapté de la RAB par Patrice Leconte, (dont c'était le premier long métrage) et dans lequel Coluche jouait avec avec Jean Rochefort. (avouons honnêtement que le film n'a pas révolutionné le Septième Art). Et voilà comment Coluche n'a pas joué Superdupont. Pour en revenir à Superdupont, la BD, je l'avais donc arrêtée. Quelques années plus tard, Alexis a pris la relève, mais dans Fluide Glacial, cette fois. puis Alexis est mort et Solé l'a remplacé. Lob et moi leur écrivions les scénarios. Un jour, Lob s'est débrouillé pour avoir l'adresse de Jean-Pierre Marielle, qu'on avait trouvé génial dans "les caprices de Marianne" de Philippe de Broca. Il était parfait ! C'était notre "Superdupont". On lui a écrit et très gentiment il nous a répondu. Il était d'accord mais un film ne se monte pas comme ça ! Nous étions très naïfs ! Il fallait avant tout avoir un producteur, une distribution, un budget, etc. Finalement, il n'y a jamais eu de film. Juste une tentative de comédie musicale, par Jérôme Savary et son "Grand Magic Circus" qui n'était qu'à moitié réussie.


BdTour :
En 1975 paraît le premier numéro de "Fluide Glacial", magazine que que vous créez avec Jacques Diament, votre copain d'enfance. Comment expliquez-nous le succès de ce magazine qui fonctionne depuis 28 ans ?


Gotlib:
Je n'en sais rien et je ne peux parler que de ma période à moi. Pour être clair et mettre les choses au point, je ne fais plus partie de "Fluide Glacial" depuis plus de dix ans. Je m'en suis occupé de 1975, année de la fondation à décembre 1989, année de la revente à Flammarion. Je ne peux pas vraiment expliquer le succès. Je voulais que "Fluide" fonctionne bien. Je ne voulais pas que ce soit le bordel comme à "L'Echo des Savanes". Je voulais que la comptabilité soit claire, que je puisse payer les dessinateurs qui travaillaient pour le magazine. Je voulais que tout soit propre, ordonné et professionnel. Et surtout, je voulais un poste sérieux de gestion et d'administration, sinon, je ne le faisais pas. C'est là que j'ai proposé ce poste à Jacques Diament que j'avais rencontré sur les banc de l'école, en classe de troisième, en 1950. La gestion, c'était son job, mais pas la BD (il s'y est mis très vite) Après quelques jours de réflexion, il m'a dit qu'il tentait le coup avec moi,. Le numéro 1 de "Fluide Glacial" est sorti en Juin 1975 et je l'ai distribué fièrement sur le tournage des "Vécés étaient fermés de l'intérieur". On a déposé les statuts de la société chez le notaire un premier Avril. Pendant mes 15 années, je voulais que ce soit un journal uniquement axé sur l'humour. Je pense qu'on peut mélanger les genres dans un hebdomadaire mais pas dans un mensuel. C'est comme ça que je voyais les choses. Si on venait me proposer des histoires qui sortaient du cadre de l'humour, même si elles avaient été génialement dessinées par les plus grands artistes du monde, je ne prenais pas. La deuxième choses que je voulais et qui est toujours respectée à l'heure actuelle, c'est qu'il n'y ait pas de publicité dans la magazine. Je pense que c'est tout ce mélange qui fait le succès du magazine. J'avais des principes, je m'y suis tenu et puis voilà. Je suis content d'avoir réussi ce magazine, d'avoir déniché des talents, et d'avoir passé la main quand j'ai senti qu'il le fallait. Donc qu'on soit clair, je n'ai plus rien à voir avec le "Fluide Glacial" actuel, je n'y travaille plus, je n'y fait plus rien! Je n'y ai que des copains.


BdTour :
Vous avez laissé tomber la BD pour de bon ?


Gotlib:

Oui. Aujourd'hui çà ne me dit plus rien. Je dessine toujours, je fais parfois une couverture ou quelques illustrations, des choses comme çà, mais la BD, est derrière moi, j'en ai fait assez. Toute ma vie j'ai travaillé comme un fou, souvent au détriment de ma famille et de mes amis. Je n'ai pas vu grandir ma fille, maintenant j'essaie de rattraper un temps que je considère avoir perdu mais c'est un peu tard. Ma fille a 34 ans et j'ai deux petits fils. On ne peut plus revenir en arrière.


BdTour :
Vous avez souvent traité de sujets graves, limite "provoc" dans vos dessins. Pensez-vous qu'à la même époque, vous auriez pu faire la même chose en Belgique ?


Gotlib:

Non, je ne pense pas. Mais je n'ai jamais essayé. Cela dit j'aime beaucoup la Belgique. Je n'ai jamais experimenté le mythe du belge des histoires drôles, représenté comme un crétin. La Belgique est un pays formidable et j'y ai de bons copains, Tibet, Delporte, Jannin, Dany etc. J'aime bien la Belgique. Autrefois, je lisais "Spirou". Je crois que si j'avais travaillé en Belgique, c'est là que j'aurais proposé mes services. Mais malgré tout, je pense honnêtement qu'on pouvait se permettre plus de choses en France à cette époque. Grâce à Goscinny, bien sûr.


BdTour :
Que pensez-vous de la génération Maester, Binet, Goosens, Solé, Edika, Coyote, etc ?


Gotlib:

C'est la relève (un mot épouvantable de vieux schnock!). J'aime bien ce qu'ils font. Maëster est un grand dessinateur et caricaturiste, tout comme Solé (que je connais depuis Pilote), Edika, Blutch, Binet, Gimenez, Larcenet, et d'autres encore. Mais de tous les morveux qui ont grandi avec Fluide (et l'ont fait grandir), j'ai un faible pour Daniel Goossens. C'est un dessinateur exceptionnel comme on en rencontre un ou deux par décennie. Il a repris, comme une balle au bond, l'humour BD là où elle en était lorsqu'il a commencé. Et l'a mené encore plus loin. À noter qu'il a la double casquette d'auteur de BD et de prof d'informatique (il enseigne à Paris VIII ... ou un chiffre romain comme ça). Il est Docteur en Langage Artificiel. Il m'a dédicacé sa thèse, de 5 ou 600 pages (dont je ne comprend même pas le titre). J'aime bien l'appeler Docteur et je crois que ça l'agace un peu. Et puis, bien sûr, ça n'est pas la moindre fierté que d'avoir publié dans Fluide celui dans les albums de qui j'ai appris. Mon prof en BD, dont je copiais laborieusement les dessins en étant loin de me douter que 20 ans plus tard, il serait le fleuron de Fluide, je veux parler bien sûr de Franquin. André Franquin qui a offert à Fluide ce qui fut son feu d'artifice et son chant du cygne, ce pur chef d'œuvre : "Les Idées Noires".


BdTour :
Quelle est votre part de travail dans le site l'excellent site ouèbe de "Fluide Glacial" (@fluidz) ?


Gotlib:

Aucune. C'est Vincent et Julien Solé, les fils de Jean qui s'en occupent. À part quelques petits articles, je n'y ai jamais participé mais le site me semble bien conserver l'esprit du journal.


BdTour :
Vous avez également touché au cinéma, en tant que scénariste, acteur, etc. Pourquoi ne pas avoir poursuivi dans ce domaine (comme l'a fait Patrice Leconte) ?


Gotlib:

Je ne suis absolument pas fait pour ça. D'abord, je suis très mauvais acteur, ravagé par le trac. J'ai participé à quelques films ou émissions de télé, dont une émission des "Nuls" pour Canal + juste après la mort de Bruno Carette. Une vraie catastrophe. Je suis incapable d'aligner trois mots à la suite. J'ai aussi participé aux "Snuls" pour Canal + Belgique avec Jannin, Liberski et les autres ... là aussi la nullité personnifiée. Si on me donne un petit truc de 3 ou 4 mots dans un film, je le fais, même si c'est à chier, uniquement parce que ça m'amuse. Mais je ne suis pas comédien. Leconte, lui, c'est pas pareil. Il a toujours voulu être réalisateur. Il avait d'ailleurs fait l'IDHEC. Pour lui, la BD n'était qu'un passage. Aujourd'hui il fait partie des grands réalisateurs et on cite son bref passage dans la BD comme une anecdote pittoresque. Quant à réaliser un film, moi ?! Inutile même d'aborder le sujet.


BdTour :
Après le succès de votre intégrale "Rubrique-à-Brac", avez-vous d'autres projets pour le futur ?


Gotlib:

Non, à moins qu'on réédite autre chose. Je tente de réaliser des BD interactives avec Flash, Mandryka est très fort, il essaie de m'expliquer ... qui sait, peut-être un jour ... Malheureusement, c'est là encore un domaine dans lequel je suis assez nul… c'est dommage car ces nouvelles technologies m'intéressent.


BdTour :
Comment voyez-vous la BD dans 20 ans ?


Gotlib:

J'en sais rien du tout. Comme je la voyais il y a vingt ans je suppose. Je ne fais pas de prospective. Il vaut mieux demander ce genre de chose à un historien de la Bande Dessinée.


BdTour :
Pensez-vous que BD et web forment un bon mariage ?


Gotlib:

Je ne sais pas vraiment. Internet est un nouvel outil fabuleux, pour beaucoup de choses mais pour la BD, j'en sais rien. Et en plus ... ne le répétez pas ... j'ai horreur de surfer sur le net. Je manque de patience.


 



Propos recueillis par Stéphane L. (Janvier 2003)
Merci à Marcel Gotlib pour sa disponibilité, sa gentillesse et son accueil.