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Interview réalisé en Décembre 2002 au Virgin Megastore de Paris
à l'occasion d'une séance de dédicaces.
Ne lui dites pas que vous avez appris à lire avec la "Rubrique-à Brac", ça le déprime.
Gotlib semble ignorer qu’il est l’un des pionniers de la bande dessinée moderne.
Celle qui s’est affranchie de la rigidité de l’école belge, celle qui a inspiré autant les comiques du théâtre (Coluche), les rockeurs (Rock'n Folk), que les réalisateurs du cinéma (Alain Chabat).

Rencontre avec l’humble monsieur qui a laissé tomber le papier, les cases et les bulles au profit de l’écran informatique et ses animations graphiques.

Vous avez arrêté la bande dessinée il y a quelques années, quel regard portez-vous alors sur l'édition de ce gros volume de "Rubrique-à-Brac"?

J'ai effectivement arrêté la bande dessinée depuis une bonne dizaine d'années. Cette réédition de "Rubrique-à-Brac" me fait plaisir. Au départ, je trouvais l'idée de cette publication un peu curieuse parce qu'il ne s'agissait pas d'une nouveauté. J'avais l'impression d'être considéré comme un vieux schnock dont on dépoussière les oeuvres. Finalement, ce n'était pas du tout l'idée première de mon éditeur qui a eu raison puisque l'album est très bien accueilli.

Avez-vous un certain recul face à ce travail?

Je n'irais pas jusqu'à dire que j'ai relu ce volume intégralement. Il est quand même constitué de plus de 300 pages. C'est le travail et la période dont je suis le plus content et qui selon moi a le moins changé par rapport à l'époque. À part quelques éléments qui n'existent plus aujourd'hui, notamment tout ce qui est lié à la télévision, je n'ai pas l'impression, que mes thèmes aient trop vieillis.

Votre style s'est nourri d'influences, comme de nombreux artistes. Trouvez-vous que votre trait demeure encore intemporel?

Quand on parle bédé on ne peut pas dissocier le graphisme des textes. Mon style de graphisme était au point à ce moment là et n'a plus changé, vers le milieu de la période "Rubrique-à-Brac". Avant ça, je travaillais pour les enfants dans un esprit à la Walt Disney (Gai-Luron). C'était moins accessible, sans doute plus "démodable". Le style qui a été le mien, est ce qu'il est, mais n'a jamais changé.

Tous les dessinateurs connaissent une période où il peaufine leur style. Quand avez-vous pris conscience que vous aviez trouvé une forme d'expression aboutie?

Honnêtement, je n'en sais rien. C'est une évolution naturelle. Mon style a évolué pendant une période où je travaillais énormément. Je bossais tellement que ma santé en a pris un coup, surtout au moment de la création de Fluide Glacial. Je parle de la bonne et grande époque où j'étais très heureux. J'avais à ce moment là autre chose à faire que d'analyser l'évolution de mon oeuvre. Je dessinais voilà tout. Presque naturellement on se rend compte que c'est pendant ces phases de travail acharné que le style se développe, prend certaines directions.

Votre dessin est très inspiré par l'étude anatomique. Certains grands dessinateurs par exemple ne savent pas représenter les mains.

De toutes façons, je ne me sens à l'aise que dans le domaine des expressions de visage, les expressions corporelles et les physionomies. Je n'aime pas dessiner les décors.

A propos du corps humain, vous aimiez bien parodier les mimes.

Je pense que vous connaissez le magazine Mad. Ce fut l'une de mes sources d'inspiration. On a tous des maîtres. L'un des miens fut Harvey Kurtzman, le fondateur de Mad. Je l'ai connu ensuite. Cela fait toujours drôle de rencontrer ses idoles. L'autre maître fut Franquin. Quand j'avais 20 ans je recopiais ses dessins pour m'amuser. Beaucoup plus tard, j'ai connu ces gars. Je suis devenu ami avec certain d'entre eux.

Vous évoquez Franquin qui était un grand dépressif, êtes-vous aussi le genre d'artiste mélancolique qui fait rire les autres?

Vous parlez du grand cliché du clown triste? J'ai une certaine tendance à la déprime. Cela ne se voit pas trop. Cela ne se voyait pas non plus chez Franquin. Quelquefois, des intimes qui soupaient avec lui remarquaient quelques signes. Chaque fois que je rencontrais Franquin, il avait toujours ce grand rire éclatant. Il déconnait souvent. C'était un type épatant, en un mot comme en mille.

Dans « Rubrique-à-Brac », il y a de la satire, du second degré, mais également la représentation de votre entourage proche. Le fait de ne plus raconter des histoires en y mettant les têtes de Goscinny, Charlier vous manque-t-il?

C'est cette période qui me manque surtout. Quand on travaille au sein d'une équipe d'un journal, il y a une émulation, une jubilation qui se produit. Cela nous amène à se moquer les uns des autres à travers nos dessins, à faire des blagues privées qui plaisent au lecteur.

Il y a Fred aussi dans vos dessins?

Nous étions copains. Dans "Rubrique-à-Brac" il y a une histoire complète avec Fred. Elle s'appelle "Du côté de chez Fred" avec le "Matou Matheux". Je me suis amusé à détailler une foule d'événements censés se dérouler en 5 secondes. Finalement, c'est de la science-fiction adaptée à l'univers de Fred . Mon parcours classique s'appuie sur deux pages. J'ai fait quelques histoires longues dont j'étais content à l'époque.("La marionnette infernale", "Le No japonais"). J'aimais bien les histoires de science-fiction avec des coups d'oeil sur les extraterrestres. Mes sujets reposaient aussi sur la télévision, les mômes, les animaux, un peu la littérature. Cela se sent par moments. Les gens ne s'en rendent pas toujours compte. On amasse beaucoup d'influences tout au long de sa vie. Des choses que l'on apprécie, d'autres que l'on déteste. À un moment on fait le plein, on trouve sa voie et tout ressort dans ses oeuvres. On a beau aimer les choses qui se présentent après cette phase, cela n'entre plus dans le processus de création. J'ai connu Coluche bien longtemps après la fin de Pilote. Malgré toute l'admiration que je lui portais, il ne m'a jamais influencé dans mon travail. Par contre Coluche m'a dit un jour qu'il m'avait piqué un gag dans la « Rubrique-à-Brac » pour l'un de ses sketches.

Vous utilisiez très peu d'outil (plume, encre de chine) afin de réaliser vos planches, comment cette sobriété était-elle accueillie?

Cela me suffisait pour raconter mes histoires. Il y avait une partie en noir et blanc dans le magazine Pilote. En général les couleurs étaient plus destinées au dessin réaliste. La couleur n'apporte absolument rien à mes pages, à mon dessin, au potentiel comique que je veux y mettre. Les gars de Charlie Hebdo n'avaient pas non plus besoin de la couleur dans leurs dessins. La couleur est intéressante pour les séries où les paysages tiennent un grand rôle, par exemple dans les westerns.

Connaissez-vous la jeune génération de dessinateurs qui éprouvent une fascination pour votre oeuvre?

Oui, il y a les gars de Fluide Glacial. Mais ils ne me le disent pas. Ce sont plutôt les lecteurs qui viennent me dire des trucs très déprimants du genre :"J'ai appris à lire avec vos livres" ou alors "Vous êtes toute ma jeunesse".

En même temps votre édition en gros volume de "Rubrique-à-Brac" ressemble au genre de pavé classique qui cale une bibliothèque.

C'est un peu "La Pléiade" en effet. Le système de l'intégrale est relativement récent. Cela provient, je crois, de la mutation de la bédé en tant que forme. Il y a de nombreux facteurs qui ont conduit à cette mutation. Je ne saurais pas les analyser parce que je ne suis pas historien de la bédé. L'expression des auteurs est devenue plus adulte. Avant, les dessinateurs s'exprimaient pour des supports tels que les hebdos Pif Gadget, Spirou, Tintin, Pilote. Ils sortaient éventuellement des albums, s'ils jugeaient cela intéressant. Ce n'était pas une obligation. Les gens, comme moi, qui ont commencé dans cette presse là, pigeaient en livrant leurs planches chaque semaine. Ils ne pensaient pas à l'album. D'un seul coup la situation s'est renversée. Aujourd'hui la réalisation d'un album est devenue une priorité. J'imagine que les jeunes dessinateurs ont des contrats pour 2 ou 3 volumes. On leur donne une avance et ils passent 6 mois à travailler sur leur album. C'est sans doute une analyse économique un peu grossière. Il y a aussi les supers vedettes comme Moebius, Bretécher, Tardi qui continuent à être pré-publiées dans la grande presse. Le problème est moins aigu puisque le système fonctionne pour eux à l'ancienne méthode. Paradoxalement les jeunes gens sont attirés par le métier de la bédé au moment où elle est mise au rencard.

Propos recueillis par Anthony Augendre

GOTLIB «Rubrique-à-Brac, L'intégrale » (Dargaud)

 

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