Vous avez arrêté la bande dessinée il
y a quelques années, quel regard portez-vous alors sur l'édition
de ce gros volume de "Rubrique-à-Brac"?
J'ai effectivement arrêté la bande dessinée depuis
une bonne dizaine d'années. Cette réédition de "Rubrique-à-Brac" me
fait plaisir. Au départ, je trouvais l'idée de cette publication
un peu curieuse parce qu'il ne s'agissait pas d'une nouveauté.
J'avais l'impression d'être considéré comme un vieux
schnock dont on dépoussière les oeuvres. Finalement, ce
n'était
pas du tout l'idée première de mon éditeur qui a
eu raison puisque l'album est très bien accueilli.
Avez-vous un certain recul face à ce travail?
Je n'irais pas jusqu'à dire que j'ai relu ce volume intégralement.
Il est quand même constitué de plus de 300 pages. C'est
le travail et la période dont je suis le plus content et qui selon
moi a le moins changé par rapport à l'époque. À part
quelques éléments qui n'existent plus aujourd'hui, notamment
tout ce qui est lié à la télévision, je n'ai
pas l'impression, que mes thèmes aient trop vieillis.
Votre style s'est nourri d'influences, comme de nombreux
artistes. Trouvez-vous que votre trait demeure encore intemporel?
Quand on parle bédé on ne peut pas dissocier le graphisme
des textes. Mon style de graphisme était au point à ce
moment là et n'a plus changé, vers le milieu de la période "Rubrique-à-Brac".
Avant ça, je travaillais pour les enfants dans un esprit à la
Walt Disney (Gai-Luron). C'était moins accessible, sans doute
plus "démodable". Le style qui a été le
mien, est ce qu'il est, mais n'a jamais changé.
Tous les dessinateurs connaissent une période
où il peaufine leur style. Quand avez-vous pris conscience
que vous aviez trouvé une forme d'expression aboutie?
Honnêtement, je n'en sais rien. C'est une évolution naturelle.
Mon style a évolué pendant une période où je
travaillais énormément. Je bossais tellement que ma santé en
a pris un coup, surtout au moment de la création de Fluide Glacial.
Je parle de la bonne et grande époque où j'étais
très heureux. J'avais à ce moment là autre chose à faire
que d'analyser l'évolution de mon oeuvre. Je dessinais voilà tout.
Presque naturellement on se rend compte que c'est pendant ces phases
de travail acharné que le style se développe, prend certaines
directions.
Votre dessin est très inspiré par l'étude
anatomique. Certains grands dessinateurs par exemple ne savent
pas représenter les mains.
De toutes façons, je ne me sens à l'aise que dans le domaine
des expressions de visage, les expressions corporelles et les physionomies.
Je n'aime pas dessiner les décors.
A propos du corps humain, vous aimiez bien parodier les
mimes.
Je pense que vous connaissez le magazine Mad. Ce fut l'une de mes sources
d'inspiration. On a tous des maîtres. L'un des miens fut Harvey
Kurtzman, le fondateur de Mad. Je l'ai connu ensuite. Cela fait toujours
drôle de rencontrer ses idoles. L'autre maître fut Franquin.
Quand j'avais 20 ans je recopiais ses dessins pour m'amuser. Beaucoup
plus tard, j'ai connu ces gars. Je suis devenu ami avec certain d'entre
eux.
Vous évoquez Franquin qui était un grand
dépressif, êtes-vous aussi le genre d'artiste mélancolique
qui fait rire les autres?
Vous parlez du grand cliché du clown triste? J'ai une certaine
tendance à la déprime. Cela ne se voit pas trop. Cela ne
se voyait pas non plus chez Franquin. Quelquefois, des intimes qui soupaient
avec lui remarquaient quelques signes. Chaque fois que je rencontrais
Franquin, il avait toujours ce grand rire éclatant. Il déconnait
souvent. C'était un type épatant, en un mot comme en mille.
Dans « Rubrique-à-Brac », il y a de
la satire, du second degré, mais également la représentation
de votre entourage proche. Le fait de ne plus raconter des histoires
en y mettant les têtes de Goscinny, Charlier vous manque-t-il?
C'est cette période qui me manque surtout. Quand on travaille
au sein d'une équipe d'un journal, il y a une émulation,
une jubilation qui se produit. Cela nous amène à se moquer
les uns des autres à travers nos dessins, à faire des blagues
privées qui plaisent au lecteur.
Il y a Fred aussi dans vos dessins?
Nous étions copains. Dans "Rubrique-à-Brac" il
y a une histoire complète avec Fred. Elle s'appelle "Du côté de
chez Fred" avec le "Matou Matheux". Je me suis amusé à détailler
une foule d'événements censés se dérouler
en 5 secondes. Finalement, c'est de la science-fiction adaptée à l'univers
de Fred . Mon parcours classique s'appuie sur deux pages. J'ai fait quelques
histoires longues dont j'étais content à l'époque.("La
marionnette infernale", "Le No japonais"). J'aimais bien
les histoires de science-fiction avec des coups d'oeil sur les extraterrestres.
Mes sujets reposaient aussi sur la télévision, les mômes,
les animaux, un peu la littérature. Cela se sent par moments.
Les gens ne s'en rendent pas toujours compte. On amasse beaucoup d'influences
tout au long de sa vie. Des choses que l'on apprécie, d'autres
que l'on déteste. À un moment on fait le plein, on trouve
sa voie et tout ressort dans ses oeuvres. On a beau aimer les choses
qui se présentent après cette phase, cela n'entre plus
dans le processus de création. J'ai connu Coluche bien longtemps
après la fin de Pilote. Malgré toute l'admiration que je
lui portais, il ne m'a jamais influencé dans mon travail. Par
contre Coluche m'a dit un jour qu'il m'avait piqué un gag dans
la « Rubrique-à-Brac » pour l'un de ses sketches.
Vous utilisiez très peu d'outil (plume, encre
de chine) afin de réaliser vos planches, comment cette
sobriété était-elle accueillie?
Cela me suffisait pour raconter mes histoires. Il y avait une partie
en noir et blanc dans le magazine Pilote. En général les
couleurs étaient plus destinées au dessin réaliste.
La couleur n'apporte absolument rien à mes pages, à mon
dessin, au potentiel comique que je veux y mettre. Les gars de Charlie
Hebdo n'avaient pas non plus besoin de la couleur dans leurs dessins.
La couleur est intéressante pour les séries où les
paysages tiennent un grand rôle, par exemple dans les westerns.
Connaissez-vous la jeune génération de
dessinateurs qui éprouvent une fascination pour votre
oeuvre?
Oui, il y a les gars de Fluide Glacial. Mais ils ne me le disent pas.
Ce sont plutôt les lecteurs qui viennent me dire des trucs très
déprimants du genre :"J'ai appris à lire avec vos
livres" ou alors "Vous êtes toute ma jeunesse".
En même temps votre édition en gros volume
de "Rubrique-à-Brac" ressemble au genre de pavé classique
qui cale une bibliothèque.
C'est un peu "La Pléiade" en effet. Le système
de l'intégrale est relativement récent. Cela provient,
je crois, de la mutation de la bédé en tant que forme.
Il y a de nombreux facteurs qui ont conduit à cette mutation.
Je ne saurais pas les analyser parce que je ne suis pas historien de
la bédé. L'expression des auteurs est devenue plus adulte.
Avant, les dessinateurs s'exprimaient pour des supports tels que les
hebdos Pif Gadget, Spirou, Tintin, Pilote. Ils sortaient éventuellement
des albums, s'ils jugeaient cela intéressant. Ce n'était
pas une obligation. Les gens, comme moi, qui ont commencé dans
cette presse là, pigeaient en livrant leurs planches chaque semaine.
Ils ne pensaient pas à l'album. D'un seul coup la situation s'est
renversée. Aujourd'hui la réalisation d'un album est devenue
une priorité. J'imagine que les jeunes dessinateurs ont des contrats
pour 2 ou 3 volumes. On leur donne une avance et ils passent 6 mois à travailler
sur leur album. C'est sans doute une analyse économique un peu
grossière. Il y a aussi les supers vedettes comme Moebius, Bretécher,
Tardi qui continuent à être pré-publiées dans
la grande presse. Le problème est moins aigu puisque le système
fonctionne pour eux à l'ancienne méthode. Paradoxalement
les jeunes gens sont attirés par le métier de la bédé au
moment où elle est mise au rencard.
Propos recueillis par Anthony Augendre
GOTLIB «Rubrique-à-Brac, L'intégrale » (Dargaud) |